Extraits

Acte 5

Acte 5

Passée le New Times, de part ces jeux successifs de colonnes et de feuillages, je crus l’apercevoir, assis sous le ficus. De nouveau cachée par la verdure, je n’osai faire marche arrière pour m’en assurer. Mais ce ne pouvait être que lui, car lui seul savait prendre congé sous cet arbuste et profiter de son obscurité généreuse. Ma respiration s’intensifia, jusqu’à ce que j’en devienne essoufflée ; je sentis mon ventricule tambouriner la paroi de mon classeur ; je sentis mon visage se crisper, instantanément ; et une fois la rue traversée, la confirmation me fut révélée : c’était bien lui, accroupi, contre le tronc, à s’évader dans ses lectures. Je m’immobilisai un instant afin d’enclencher une marche plus lente, plus silencieuse, comme si j’eus voulu, instinctivement, ne point le déranger. Je m’avançai posément, fixant mon regard sur lui seul, comme sur ma destinée. Je le sentis amaigri, j’eus l’impression qu’il avait perdu dix kilos ; sa tignasse était abondante, à croire qu’il ne se l’était taillée depuis ce jour où je jouai pour la première fois à la coiffeuse ; sa barbe était prohibitive, il n’avait dû se raser depuis nos séparations. Il semblait toujours vêtu du même jeans et du même pull, et ces derniers paraissaient bien usés et maculés. J’eu l’impression de me retrouvé face au cadavre de mon Amour : en étais-je la responsable ? son corps ne semblait plus être, son cœur l’était-il toujours?


Version finale

illustration pour marre de celle là

Passée le New Time qui me parut bien vide pour cette heure-ci, de part ces jeux successifs de colonnes et de feuillages, je crus l’apercevoir, assis, sous le ficus. Terreur ! Frayeur ! Horreur ! Stupeur ! De nouveau cachée par la verdure, je n’osai faire marche arrière pour m’en assurer, mais ce ne pouvait être que lui, car lui seul savait prendre congé sous cet arbuste et profiter de son obscurité généreuse. Ma respiration s’intensifia, jusqu’à ce que j’en devinsse essoufflée ; je sentis mon ventricule tambouriner la paroi de mon classeur ; je sentis mon visage se crisper, instantanément ; je me sentis entraînée dans une tourmente sans fin, quasi défaillante ; je me sentis choir dans une hypnose insurmontable ; je me sentis asséchée, déliquéfiée, victime d’une consomption gutturale ; mais je me sentis revivre aussi, telle une élue de la puissante Ishtar. Et une fois la rue traversée, la confirmation me fut révélée, amplifiant mon angoisse : c’était bel et bien lui, accroupi, contre le tronc, à s’évader dans ses lectures interminables, Négra n’était pas très loin. Je m’immobilisai un instant afin de reprendre mon souffle, d’avaler ma salive pour humecter cette gorge violemment déshydratée et de remettre sur pied mon croulement sensoriel. Mes yeux fermés se portèrent sur le sol, je tachai de supporter l’intensité de ma respiration en la bloquant un instant ; j’imaginai la courbure de mon classeur sous la pression de mes paumes. Mes esprits partiellement retrouvés, j’enclenchai une démarche plus lente et plus silencieuse, comme si j’avais voulu instinctivement, et bien qu’une certaine distance nous sépara encore, ne point le déranger. Malgré l’esclandre qui secoua ma psyché, je m’avançai posément, fixant mon regard sur lui seul, comme sur ma propre destinée, ouvrant la bouche afin d’emmagasiner suffisamment d’oxygène pour assagir ces insupportables palpitations. Je m’avançai lentement, le pas frémissant d’un effroi non enfoui et, de mon regard effaré, je l’auscultai intensément. Je le sentis amaigri, j’avais l’impression qu’il avait perdu dix kilos, Erysichton même semblait obèse à ses côtés ; son visage sembla couvert par les marques d’une agonie languissante ; sa tignasse était abondante et crasseuse, à croire qu’il ne se l’était taillé depuis ce jour où je m’étais faite coiffeuse : que je l’aurais souhaitée, à cet instant, rasée au plus court. Sa barbe était prohibitive, telles les loques révoltées sorties de ses BD favorites, il n’avait dû se l’épointer depuis nos séparations. Il était toujours vêtu de ce même jeans délavé et de ce même pull noir, mais ces derniers parurent bien usés et maculés. J’avais l’impression de me retrouver face au cadavre de mon Amour, face à la dégénérescence de sa splendeur : étaitce dû à cette cruelle solitude dont il avait été la proie ? Son corps sembla ne plus être, comme déporté dans un abyme déchiqueteur ; son coeur l’était-il toujours?